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Les lèvres invisibles

Les lèvres invisibles
Le texte à pirater.
L'anticahier à brûler.

La lumière des pays hantés

Du jour où j’ai commencé à refuser de manger les yeux des animaux, de manger leurs yeux noirs comme des mondes noirs, n’y avait-il pas déjà et très tôt en définitive un choix politique, dans une intuition silencieuse qui ne se dément pas avec les années ? Du jour où j’ai décidé, plus tôt encore, de vivre dans la lumière des pays hantés, mes gestes ont pris plus de lenteur, et chacun de ces gestes était sur le fil, tendu comme jamais aux nerfs souples… Je m’accordais ainsi à cligner des yeux devant le soleil, mais le sang ne faisant qu’un avec la lumière et les mots qui tournaient alors dans mon esprit comme des pierres précieuses, colorées et magiques. Je me suis dit dans une langue secrète (qui ne regarde que moi) que je serais bien un enfant doué d’une sensibilité phénoménale, de celle qui touche sans interruption au monde par le recours des sens invisibles. Et je me suis dit aussi qu’il n’y aurait plus de limites entre le silence du ciel et la circulation des flux sanguins dans mon cœur affolé. Que voulez-vous… un positionnement politique ?… dans un monde qui oublie l’invisible, alors que toute ma vie est conduite par l’invisible ?…

Une fois que le monde ne tient plus, on peut alors le cribler de fantômes mille fois, des animaux-fantômes pourtant plus réels que les grimaces molles de leurs yeux vidés, à trop pleurer des cristaux de sel brun… Animaux-amis, cette compagnie céleste jusqu’à la mort, quand Gautama couché s’éteint au milieu des pleurs, la girafe, le singe eux se taisent, et comprennent l’essence d’une âme dans sa profondeur, dans sa hauteur qui ne meurt jamais ! Singe trois fois… la vue, l’ouïe, la parole pesées… et l’ossature de mon esprit, sa colonne de dernière chance, demeure stable…

Au fond, ces îles noires qui me bouleversent à chaque fois sont une part de mon âme qui tremble ; des amas d’esprit échoués à la surface d’un miroir opaque. Et ces lèvres invisibles n’ont pas cessé d’exister depuis l’enfance, et je les nomme… et j’y crois encore !… Les lèvres du commencement, qui brûlent toujours d’un baiser… ou d’une seule morsure dans le souffle du ciel… Ces lèvres-là je les touche, aériennes et intimes… cet invisible qui visite et ouvre le cœur comme une fleur, ou un œil… je le touche.

Que mon cerveau ait brutalement commencé à jouer des soubresauts, des fantasmagories, ça me regarde… Je me suis habité de cette manière, et je n’ai pas menti… En ce moment même, je me lèche la main et c’est mon seul plaisir, de voir briller la salive sur ma peau… Il n’y a pas d’esprit parce qu’il n’y a plus dans l’humain ni esprit ni temps… Il est dévoré, l’humain, par ses images inertes, qui le renvoient à son propre émoi, capricieux et vide, étanche à l’esprit du monde invisible. Le jardin fantôme n’est pas une vaine fantasmagorie, une figure hallucinée. J’y tiens des mouvements qui viennent se répercuter en profondeur dans le tissu de mes organes. Le monde se tient là, dans le remuement du feuillage, comme dans le remuement infime d’une lèvre aimée, et les signes sont des signes de silence, mais qui font alors entendre dans ce cœur qui brûle une musique de sang, une circulation de feu. L’incendie intérieur, ce secret, naît de ce presque rien, qui est tout, qui est le centre.

Ma débilité mentale, ma lâcheté me poussent à voir des couleurs là où il y en a, invraisemblablement, à la lisière des apparences peut-être, mais dans les apparences tout de même, parce que le nœud s’y trouve, je le dis encore, dans un mouvement qui se mérite. Il est immédiat et ne tergiverse pas dans des vêtures ineptes ou des sous-entendus, ces mensonges stériles… Je suis lucide, à la lisière, mais lucide ! Et ces lèvres j’y crois, j’y mettrais mon âme à brûler, ou ma langue à couper, voilà… parce que ces lèvres… ce sont celles qui donnent le mouvement éternel, comme dans la succion, et font tourner les corps, et le temps atomisé dans l’amour, son mouvement dans un seul temps, et tous les temps enfin réunis, dans ces lèvres, ces muqueuses ; dans le sacrement des lèvres entrouvertes… Je la goûte encore, l’humidité qui brûle et qui donne les couleurs… Ma dévotion est immense ! Elle n’a plus de frontières… Tes dents sont un collier de jeunesse vernissé que j’adore, alors souris… Entrouvre tes lèvres rouges dans le ciel blanc… Ma débilité mentale me fait affirmer que les croyants se prosternent devant des bouddhas qui ne sont que des sexes entrouverts comme des lèvres… Ils sont les dévots des sexes et des bouches, des pulpes du souvenir utérin. Je ne vois pas de moine, de figures anthropomorphes dans le rocher de Seonbawi, mais les muqueuses constellées des yeux de divins sexes féminins étoilés, des fleurs délicates encore, dans le ciel des ciels de mes nuits.

Je ne dis pas qu’il y ait un sens sacré dissimulé dans le monde et que l’esprit le déchiffre à travers un symbolisme creux et vacillant, guidé selon ses humeurs (une chimie cérébrale instantanée)… Je veux affirmer seulement (et le plus maladroitement possible) une fantaisie qui permet d’admettre le monde dans la multiplication des sens. C’est comme si l’araignée tissait sa toile avec des ornements capricieux mais délicats, des motifs à ravir tous les cœurs (et surtout le mien), qui explosent à la vue de ce canevas merveilleux… Et comme Saint François, afin de remercier comme il se doit ce miracle du jour, je vais goûter la réalité, et pour la goûter véritablement, poser ma langue dans la viscosité même de la toile, peut-être sur le point central, ou l’abdomen de l’araignée, l’outil de son langage… sa production salivaire qui rencontre ma salive, la contamine… Comme je crois à cet acte-là !… de goûter le monde, pour le reconnaître dans cette vie, d’une langue exacerbée, mais qui s’affirme dans tout son éclat, une langue délicate et ouverte… passagère oui, mais mémorisant les parfums… pour les tourner, les retourner dans des circonvolutions infinies, et créer ainsi des parfums nouveaux, improbables et lumineux, des incandescences de phosphore…

Si je vois du sang sur mon cuir chevelu, des taches de sang se former, c’est que je garde des stigmates dispersés comme une nuée d’étoiles de sang, dispersées elles aussi par la pensée qui s’est joué de mauvais tours sous de mauvais jours… Oui la pensée s’est prise au sérieux… Voyez-vous, la sexualité, la seule en laquelle je crois véritablement et par-dessus tout, est le contrepoint de cette époque maquillée en sourires, en grimaces purulents… La sexualité mimant les pilons des machines, et la succion sans âme des organes érectiles qui dépossède les corps et les esprits… Le corps est lourd de ces yeux qui sont des yeux sans regard. L’esprit baigne dans la pornographie aveugle sans goût. Les corps prennent, et prennent, sans même se regarder une seule fois, sans même se sourire. Je peux affirmer qu’une autre spiritualité peut exulter dans les corps ! Et cent fois !… Exulter dans un sourire de communion qui renverse le monde et qui perfore la nuit ! Ce sourire né d’une intuition de connaissance commune, c’est cela posséder ! Posséder par la proximité, par la distance d’un regard et d’un sourire, en une seule fois… Je dis posséder, dans l’union d’un sourire et d’un regard qui effleurent l’épiderme des esprits ainsi réunis… Car tout le reste n’est rien en définitive, ou seulement un désir de soi obscène et opaque… une vie d’érotomane de soi… une vie de boucher, une vie d’absolument rien… où le sourire-grimace mène au scorbut…

Gautama au sexe fleuri, je t’admire et tu mérites bien toutes ces prosternations, génuflexions car tu as su rester indifférent à la tentation des démons et par là garder ton centre intact… Intact ! Ton plexus solaire n’a pas tremblé une seule fois face aux tentatrices, et tu n’as même pas ouvert l’œil, ou porté un seul regard sur les filles de Māra. Tu es allongé sur le flanc droit, la tête reposant dans la paume de ta main comme dans une coquille ouverte, dans l’écrin de ton visage-perle de coquillage… Les démons soufflent autour de toi des paroles découpées en volutes, en filaments d’écailles. Mais toi tu restes indifférent, centré, dans la perle-coquille nacrée de ton esprit blanc et silencieux. Les animaux lunaires sont sortis de la forêt du rêve pour se recueillir près de toi. Moi je voudrais passer des jours à caresser lentement sous mes doigts le front d’ivoire des éléphants blancs. Cette nuit je fais tourner dans ma main le singe sculpté à trois figures rapporté du temple Waujeongsa.

*

Chère amie,

Oui, je prétends en savoir long sur les fondements de l’esprit. C’est un principe, c’est une couronne que je m’octroie volontiers, et sans façon. Les confusions sociales du monde peuvent ravager les pensées des hommes, je reste de mon côté sauf de toute pensée qui trempe dans les phénomènes… Qu’on me laisse… Car oui il faut bien regarder à l’envers pour voir à l’endroit. Je mets un point final aux échanges qui nient la valeur de l’esprit, et sa simplicité… Pourquoi s’être éloigné de l’esprit qui nous tient au monde, qui élève d’un cran, au-dessus de tout, en voulant parler comme les autres, et à ne pas savoir se parler au-dessus… Pourtant j’y ai cru, et je n’en sors pas… De cette pyramide de préjugés qui s’est établie comme une montagne, un montage des autres dans nos propres bouches… On ne peut reprendre une substance perdue. Je ne comprends pas le langage des larves, des têtes qui subissent le temps, qui s’en désespèrent… Mettre toute sa vie dans le désir, jusqu’à la mort, et ne pas arriver à parler avec les mots qu’il faut ?… Des mots qui se ramassent paisiblement comme des fumées, des paysages sans lumière, larvaires… J’aurais tant aimé… contrebalancer, parce que, oui… je sais définitivement vivre… même si l’esprit est sorti de ses gonds, je le reconnais, mais je sais vivre… authentiquement, et je ne pense rien du côté affectif, seulement à un absolu qui me sert de rythme… Voudrais-tu que nous parlions encore de cela ? Je veux me sortir, quitte à augmenter les vertiges, de la prise des comprimés, quitte à sentir le cœur me brûler dans la poitrine, et une pression se loger dans les tempes. Je veux en sortir rapidement, car cela a trop duré… Mes peurs, je les absorbe, quitte à crever, et je m’en bas l’œil, tu m’entends ? Si cela tient vraiment à cœur, si cela tient durablement au cœur, pourquoi ne pas y donner une réalité, dans l’immédiat… Pourquoi avoir creusé des tombeaux pour les mouches ? Pourquoi avoir mâché des filets de viande et de poisson pendant des mois sans jamais une seule fois se dire que le vide qui était là, et qui résonne dans le ventre, sans les mots et les stations des autres, sans leur langage morbide… qu’au fond, et fondamentalement, dans les viscères, quelque chose résiste, et que ce quelque chose qui résiste, c’est toi, c’est ta présence, et qu’elle ne peut pas échouer dans le monde des phénomènes, et qu’on ne peut abdiquer face à l’autre… même face à soi, et à ses peurs… Me comprends-tu enfin ? Que l’on ne peut abdiquer face à l’autre, même face à soi… C’est maintenant l’heure des fleurs, et je suis ton ami sincère…

Étienne

Totémisme

Le serpent se met à remuer dans l’abdomen. Peut-être réussira-t-il par ce mouvement à calmer les brûlures coronaires… Sa langue irriguera les alvéoles et ainsi irriguera la pensée elle-même. La forêt intérieure, humide, bouge elle aussi subrepticement. Les écailles du reptile brassent le végétal et la terre, et tous les minéraux en particules sur les parois du foie, de l’aorte… Aorte magique, crosse-totem qui s’élève, nourrie par la pensée verticale… le voici l’arbre qui saigne…

Et puis, et puis quoi ?… Ma colonne segmentée, comme les segments de la chenille, en rhizomes mobiles, habités… ma colonne verticale, habitée, articulée, les ligaments habités, par quoi ?… La vie ! Mobilité du totem qui coulisse, segmenté, et le serpent qui continue de tourner, et le sang fluide qui continue sa course folle dans les vaisseaux… Totem de nuit, totem rouge de nuit. Les yeux des animaux du totem invisible… Invisible ? Totem intraorganique, intraoculaire… les globes-lanternes, les membranes du rêve en éclaireuses… Je m’invente des caresses, et je les imagine très bien, à l’intérieur du corps, des caresses intracorporelles, plus douces qu’une langue de serpent, plus douces qu’une lame…

J’aurais bien besoin de quelques crabes… qui viendraient comme cela s’agiter, et par pure amitié, par une étrange fraternité, afin de désengorger mon cœur et le nettoyer des crasses avec leurs pinces… mon cœur, le nettoyer des alluvions de paroles décomposées… ces douleurs poitrinaires qui perdurent et qui restent et que je ressens comme des brûlures folles… Je voudrais le recracher ce limon, le recracher sur une face de monstre féminin aux lèvres barbouillées de rouge carmin-cochenille, et sur ses yeux, ses sourcils en arcs boursoufflés, un jour fins comme deux poils de loup, un autre plus épais, comme des ailes de libellules carbonisées… Mais je les vois ses yeux cerclés en orbites gonflées, proéminents… ses yeux de biche camouflés, fumeux, avant qu’ils ne tombent dans l’oubli comme des insectes broyés par le temps…

Je crois, moi, que la pensée doit venir avant les actes, et non que l’esprit s’ébranle par réaction à la matière. L’esprit n’est pas une réponse. Cette ménagerie que je porte secrètement influe sur mes mouvements, et non l’inverse… Mes actes, même les plus bruyants, ne font que répondre aux couleurs fomentées en silence, ces ferments qui déterminent ce que je touche, et décident jusqu’à la vitesse de mes gestes. Au fond, c’est une affaire de sang contaminé par les rêves, par des totems nocturnes qui se greffent aux vertèbres, qui articulent et meuvent la volonté dans la souche même, jusqu’à la moelle épinière, cet agrégat du langage secret, de l’enfance et de ses parfums humides…

Je crois qu’il y a une vérité dans le sang. Le bouton aortique manifeste une vérité dans sa dilatation, son gonflement ascendant. Les parois de la crosse artérielle sont constellées d’un bestiaire en mouvement, de clignements de paupières qui répondent aux phases lunaires. Les serpents sont immobiles, serpents de porcelaine, leur œil répond aux lunaisons consécutives. Notre diaphragme doit s’accorder, s’épaissir dans le feu de l’astre de nuit. Nous avons ignoré ce principe fondamental, bornés à ne pas reconnaître ce qui nous habite verticalement, et dans tous les sens… ce souffle qui coordonne tous les influx sanguins et qui est intimement lié à la pensée primordiale, à la nuit, au désir de l’astre, à sa lumière de soleil blanc. L’être humain s’est vidé… il n’est plus qu’un automate creux, un cadavre qui passe sur la rivière. Je veux tenir cette flamme d’intelligence pure… en faire une marqueterie délicate, colorée… Car une profondeur insoupçonnable est là, dans le silence… Tous les autres sont morts, cent fois ! Et les tigres n’ont même pas voulu s’intéresser à l’odeur de leur cadavre… parce qu’ils ne maudissent pas les ténèbres, eux… et ne sont pas vidés, par ce manque de sincérité qui, en l’homme, le condamne à se parer… à s’afficher avec ennui, avec ses médailles !… Tout animal est dans l’homme, mais tout homme n’est pas dans l’animal… Plus besoin de parures ni de batailles… Je vis ma mort et ainsi, je connais infiniment ma vie… et ma salive équarrit les angles, elle devient argile… et modèle…

Peut-on enfin comprendre que ces vérités-là adviennent non pas dans les hallucinations provoquées par l’ennui, mais bien par les manques, par les sensations de perte et d’absence ?… Mais qui veut aujourd’hui s’y confronter véritablement ?… Alors que l’on abdique si facilement, quand le sens voulu par les besoins primaires n’est pas atteint… L’esprit ? On le fuit. Moi je veux jouer de la harpe et trouver les accords dans les saignements de doigts. Après cela, toute mélodie gagne sa profondeur.

Les délimitations habituelles des sentiments ont des limites si étroites ! Mais comment accepter de vivre dans si peu d’espace ? Comment l’esprit peut-il se conformer à cette compression, tant cette époque nous voile de ces petites angoisses morales ? Et quand il s’agit d’aimer, d’amour, peut-on abdiquer ainsi, à deux, face à un système où rien ne brûle ?… Et ne pas trouver les mots, et se taire ? Quitte à se fourvoyer en utilisant les mots des autres. L’infamie, qui est ultime, c’est de ne se préoccuper que de savoir si nous baiserons bien… Et il faut faire confiance ? Vraiment ? Dans ces sentiments iniques, à reflets de miroirs opaques… Cette morbidité, elle ne sort pas de ma bouche… mais de la leur, et à plein régime… Elle écrase tout, et l’enfance en premier lieu, cette liberté que l’on n’attend plus… et de personne…

Mes animaux totémiques se multiplient et leurs langues tournoient dans mes poumons. Leurs yeux sont des phares, et leur fourrure, leurs écailles et leurs plumes sont plus douces que des flammes. La carapace de la tortue est émouvante parce que fragile, et le monde, dans sa fragilité, est le plus digne d’être habité.

Il n’y a que cet absolu silencieux qui brûle véritablement, tout le reste est à oublier définitivement… Il faut mâcher les racines, et cracher au sol les résidus, le jus des gencives… Il faut, et je le crois encore, brûler les bibliothèques, et par amour, gifler l’humain, encore et encore… par amour… Il faut se parler, il faut que l’on se parle… avec des mots qui creusent, et non pas ceux des livres, mais ceux de ton enfance fragile, quand ta mâchoire accrochait encore les syllabes, jusqu’à faire vaciller les heures… Quand tu soulevais l’araignée par l’une de ses pattes, dans cet instant où elle s’immobilisait, toi tu plaçais ce trésor de vie en l’air, juste au-dessus de tes yeux, pour voir sa silhouette se fondre dans les nuages…

*

Chère amie,

je veux revendiquer l’accomplissement d’une intuition primitive. La psychiatrie est une erreur grotesque. Il y a des intuitions, et ces intuitions sont très souvent des lucidités supérieures. Tu me connais, je suis capable de tout. Et les intuitions ne m’ont jamais trompé. Mais on me perd facilement, parce qu’on ne transige pas avec l’esprit. Pas à ce point. C’était une descente brutale, oui, pour se trouver être à ce point… sur le fil… que dis-je… Être… quand c’est l’Être lui seul qui a été touché en plein cœur… à voir la tempête de l’intérieur, et le sang qui oublie la réalité… c’est ainsi faisable… Et qu’est ce qu’il en sort finalement ? Tu le vois bien, ce qu’il en sort… parce que je parle ! Accuse-moi, de tous les torts possibles… et de tous les crimes… accuse-moi en bloc… je l’accepte… je suis une crapule injuste… et je préfère devenir fou maintenant… être un aliéné, oui, mais authentique ! Ignoble sexualité des pierres… Je pense que le nerf a assez joué… Il faut du repos, de la lumière, et parler ! Tu vois, quand j’écris, quand je parle, de cette manière, je suis un âne, je suis un rat… Et le sang se met à circuler correctement… et je recouvre une bonne coordination dans le regard… Et je louche comme il faut… Et je suis maladroit comme il faut… Et je deviens si adorable… Parmi tous les corbeaux, choisis l’or ! Enfin ! Décide-toi bon sang ! Je ne connais pas d’acte inerte. Même dans l’immobilité, quelque chose remue en moi… Je n’occulte pas ces phénomènes, je les écoute, et c’est… le remuement du rêve animal dans la moelle… Ce sont les étoiles dispersées dans le nerf… La voici mon amie, la vie que je peux t’offrir, ce monticule, cette dénudation épidermique… Il n’y a point d’hermétisme inutile… je veux bien ouvrir ma tête pour toi, pour que tu puisses mieux voir mon esprit funambulesque, penses-tu le trouver ailleurs, quelque part dans cette vie ?… J’ai des couleurs à te confier, des images inénarrables… Une vie météoritique, une psychurgie… Peut-être garde-t-on ainsi trace de nos vies antérieures, quand cette mémoire animale vient s’organiser dans la matière, dans le tissu organique des vertèbres… Je pose délicatement cette magie psychique dans tes mains pour que tu puisses y goûter, y poser ta bouche, et que dans un effleurement tes lèvres en prennent la couleur, de cette couleur de nacre, celle que tu peux boire, quand tu entrouvres les lèvres, pour goûter infiniment la couleur… C’est mieux que les images ! Oui… c’est mieux que partouzer dans les images, et y revenir, pour encore et encore s’en repentir… de cet étalage nauséabond… La mémoire des couleurs, elle ne trahit pas ! La totémisation de mes vies antérieures est substantielle, elle se partage par le baiser, par le regard, par le coït si tu veux, bien que je préfère les succions ! Je veux te nourrir de rêves, et comme cela agrandir quelque chose dans cette vie… cette vie insupportable dans laquelle le monde s’engouffre tête baissée… Je veux te dire une dernière fois que ces vérités-là, je les tiens des manques, et des heures creusées dans la matière du vide… quand le vertige s’est manifesté en soubresauts, dans les mauvais jours… Non ne désespère plus, et ne souffre plus maintenant, je tiens cette vérité en moi, qui est une fleur d’amour… je suis à toi…

Étienne