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Le Tiers Essai

Le Tiers Essai
Le texte à pirater.
Le zine à brûler.

Désormais le rêve et la critique se mêlent pour désigner des figures évanescentes, des ramifications inattendues, des voies non pas royales, mais inexplorées où l’on apprend à lire et à écrire la lecture à travers quelque chose de la logique du rêve, de son incertitude, de son fractionnement et de sa perpétuelle transformation, enfin quelque chose, toujours, de cette amitié confiante donnée au Tiers, afin de nous comprendre à travers ce miroir du texte, enfoncé loin sous la mer, recouvert de tant d’altérations, de points noirs, d’algues merveilleuses, de déformations et offert à tant de mutations inattendues.

rêve 1 : désormais

C’est une sorte de lumière. Peut-être une persistance rétinienne. Le chevet d’une lumière qui subsiste, un instant encore, avant de s’évanouir. La nuit, déjà. Jamais entière cependant l’instant d’après. Une lumière qui te poursuit, une étoile qui éclaire un ciel connu. Dans une dernière stase de conscience, tu sais morte cette lumière, persistance d’une lueur que seule la distance fait encore briller. Mais tu glisses dans un autre rêve, dans un autre état de conscience. La lumière comme ressenti, pure sensation sans intellectualité. Un effacement : elle est trop grande pour toi, la lumière stellaire. Elle projette une ombre trop petite. Même si désormais, il va te falloir faire sans celle initiale, ton rêve perçoit seulement des altérations de formes. Un évanouissement, un sommeil animal. L’idée, à moins que ce ne soit que le mot, d’un enroulement, un repli régressif. Une sorte de silence avant l’apparition de l’image. C’est ce creux que l’on veut laisser résonner — étoile morte — par le rêve, l’essai, l’essai du rêve, le rêve de l’essai, par toutes les combinaisons, alternatives et approches, d’une rêverie commune.

rêve 1’’ : alors

C’est le contraire d’une décision. Pourtant s’y trouve quelque chose d’inéluctable. Tu ne diras pas « fatal », car ce qui s’y joue est retiré de tous les couples infernaux, de la vie et de la mort, de la lecture et de l’écriture, du rêve et de la réalité. C’est autre chose encore que la confusion d’un pays de brumes, d’un monde de nuages stratifiés par la lumière. Ce qui se joue pour toi alors a le caractère de l’évidence qui défait les partages, tentant d’ordonner selon des schémas tensifs que cette expérience met en défaut. Dans ce défaut qui est qualité, qui est lecture et invention du monde alors tu trouves ta raison d’être, ton secret et ta puissance. C’est à ce point de bascule alors, qu’hypnagogique tu te maintiens. Alors, toujours au bord de ce point aveugle, de cet œil singulier du néant, ce trou noir du vertige de la lecture tu te donnes à l’inéluctable, au fatal, et à la joie, te disséminant alors, renonçant aux partages ordinaires du monde pour en fréquenter ses parages, pour aborder par autre chose que le Moi, éparpillé dans les mots, les sensations, les rivages inconnus et familiers, la lumière et la nuit.

rêve 2 : faux départ

C’est une sorte d’évitement. La poursuite du silence insomnieux au creux même de tes rêves. Nos histoires désormais sont-elles condamnées à être fragmentaires, nos rêves à être des bribes de récits, nos réveils une dénonciation de nos incroyances à la Chute, d’heureuses suspensions de toutes formes de conclusion ? Dans ce demi-sommeil dont s’élance une partie de la parole qui s’essaye ici, perturbation, te voilà conscience de ton enfermement dans un recueil de récits de rêves. Pis, tu flottes, inconsistant, dans le souvenir de lecture lointaine de nouvelles, de brèves histoires, d’amorces d’intrigues, d’amalgame de récits. La cohérence de l’imminence, cette urgence si souvent essayée dans les rêves, cette certitude dont nous éveillons la ferveur : une tension ici et maintenant doit se produire. Tu t’éveilles à demi. Il te reste une image, fausse et vraie figuration onirique : le rêve ou l’instant de l’enrayement. Épreuve de la nécessité du saut. On voudrait te faire toucher la manière dont on passe d’un rêve à l’autre. Au fond, nous n’en savons rien. Il nous reste à rêver avec Toi.

rêve 3 : reptation

C’est un glissement physique. Une sensation toute bête. Tu dors, tu tombes. Le rêve parvient à te faire toucher ce vertige. Une sensation idiote qui fait image : un tressaillement au seuil de l’éveil, un signe vers autre chose. Ta jambe gauche tremble, léger déséquilibre comme si tu tombais d’un trottoir, que tout ton corps compensait pour continuer à avancer. Ça ne marche pas. Te voilà au royaume des métaphores approximatives, des approximations de sens surtout. Tu sais la mollesse ouatée du rêve, une chute sans fin. Après ce signe annonciateur, tu saisis — sans le comprendre — que ta chute se poursuit sous une autre forme, dans une autre dimension. Te voilà prisonnier d’une sorte d’horizontalité sans contour. Une avancée insidieuse, quasi visqueuse désormais quand tu pressens dans ta reptation appartenir à un autre ordre, à l’interstice des insectes, songes-tu dans une nouvelle approche du réveil. Une de celles qui te font comprendre que c’est d’autre chose, toujours, que parle ce rêve. Serait-ce la peine d’en préciser les variations métaphoriques d’une lecture ici à l’essai ?

rêve 4 : le clavecin halluciné

C’est un cliquettement. La traduction d’un impromptu halètement, peut-être. Une distorsion des cycles harmonieux du sommeil paradoxal. Une perturbation — un essai — une distraction. Tu n’apparais pas autrement. La conscience d’un bruit. Le mouvement qui, dans une intuition, s’y associe. Un ressort. La bruyante dureté des claviers anciens. Une pression, un rebond : une lettre s’inscrit. Un autre picotement, ailleurs ; une autre lettre. Et toujours cette étendue limitée, enroulée que tu te sens être, insecte des interstices. En regard des jours, tu rêves d’un message, tu en pressens l’inscription charnelle. Bien sûr, en continuation de ta vie diurne, dans la poursuite de ce double thinking où toujours tu te reflètes, tu as aussi conscience de l’artificialité de la métamorphose effleurée ici. Les ressorts finissent par faire résonner un rythme. Quelqu’un, au-dessus de toi, tape un texte. Tu n’en saisis pas le sens, les syncopes seulement, la tentative de dire ce qui échappe. Tu te concentres, te replies dans ta coquille (au sens aussi où le rêve relève du lapsus), tu crois toucher les premiers mots dans un réconfortant enroulement : « C’est un cliquettement… »

rêve 2666 : le mal

C’est peut-être un cauchemar. Quelque chose va mal, va terriblement mal, va terriblement vers le mal. Tu t’interroges. Pourquoi le monde se réduit-il ainsi à cette ressemblance informe, à ces vertiges ? Le temps de tous les côtés se réduit à ce présent étranglé dans ta gorge. Les lettres passent mal. Tu déglutis mais tu n’as plus de salive. Tu voudrais boire. Saoulerie qui ne te sauverait pas. Tout simplement car l’idée même de salut s’est dispersée en un horizon de poussière grise volant au gré des vents. Ici seulement tu ne peux pas lire autre chose — et tu ne voudrais pas lire autre chose. Tu découvres que la vérité s’assimile mieux à la présentation du mal qu’à toute autre chose et tu sais qu’il faut vivre — qu’il faudra vivre, quand le temps te sera redonné, ta lecture terminée, ton rêve achevé — à la hauteur de ce malheur. Peut-être est-ce qu’il y a une multiplicité dans ce mal qui défait l’idée de Bien. Alors tu sais qu’il te faudra des mots, à nouveau, multipliant l’obvie et la circularité pour étrangler à ton tour cette sensation, ce cauchemar. Oui, à ton tour tu seras ce cauchemar, ce cauchemar qui cependant, se défait et se sauve d’autres cauchemars : communication.

rêve 2666’’ : la plaie, la piscine

C’est une plaie, suintante, sidérante ligne de fuite. Question de point de vue. Soudain, tu sais que tu rêves: tu es à la fois celui qui l’a infligé, celui qui en souffre et qui, d’une main, en tâte prudemment les contours pour comprendre cet impromptu et incompréhensible déchaînement, cette latence de la souffrance. Masochisme ? Sadisme ? Souveraines oscillations du rêve. Toutes ces stases de consciences se réunissent dans ce constat : tout pourrait s’arrêter, comme ça. L’éclat d’un couteau, la blancheur de la lumière. Peut-être serait-ce cela l’ultime rêve : l’influx électrique de synapses qui se libèrent, un flash blanc qui s’éteint. Mais le rêve, toujours, poursuit ses maléfices. Tu t’orientes à la pulsation de ses altérations de lumière. Tant qu’il reste un mot, une fautive dénomination, on essaiera des échappatoires. Quelque part au Nouveau-Mexique, d’un côté ou de l’autre de la frontière. Au bord d’une piscine, penses-tu pour ce bleu chatoyant à la David Hockney. Trompeuse évidence sans doute. C’est celle-ci que nous voulons essayer : la part obscure du rêve dont nous inventons, traduisons le moins mal possible, les méandres, tient à ce que l’évidence du Mal a déjà eu lieu, se répète. Des scènes, des visions, des déformations, des indicibles tentations en approche. L’espoir aussi, comme pour le rêve, d’une incessante interprétation pour se départir de cette évidence, trompeuse comme un cauchemar : le Mal, serait-ce, hubris, que tout fasse sens ? La voix maléfique qui te pose ces vaines questions simultanément y répond. Tu te vois sacrificielle victime. Une voix maléfique, sans doute toi-même, te susurre : le rêve c’est se doter de l’illusion démiurgique pour mieux avoir le plaisir de tuer, athée que tu es, le dieu en toi. Le rêve : les traces d’un dieu auquel tu as cru au point de le tuer. À l’essai, reste le refus du nihilisme. Décidément, ce rêve de meurtre t’impose de creuses songeries.

rêve x : rêvistance

C’est peut-être la difficulté. To sleep, perchance to dream, ay there’s the rub. « Dormir, rêver peut-être. / Ah c’est l’obstacle ! » Rêver, disait-il donc, dans le futur royaume sans roi des morts. Il y a là la même passion à laisser advenir quelque chose qui résiste, à élever cette résistance à une autre dimension plutôt qu’à la dissoudre dans la neige du commentaire. Quelque chose de la clarté nécessaire du rêve est essentiel à cette ode à l’obscurité qui ne vise pas à en faire une fascination, mais une sublime amitié : quelque chose passant sous les limites de la parole révélée, parole infraordinaire plutôt que spectaculaire, quelque chose qui dit sans reprendre, qui approche dans une intimité qui préserve intacte la difficulté. Écrire pour affirmer cette résistance, cette résistance qui s’offre comme un rêve, comme un déplacement, un mouvement ne cessant de s’accomplir autrement.

rêve 7 : archivies

C’est tout un ensemble disparate d’animaux. Non pas de symboles, de représentations de vivants, mais ce qui fait la vie, quelque chose qui se dépasse sans cesse, quelque chose de sans nom qu’on pourrait nommer comme la vivance — caractère peut-être obscur mais intense, ne cherchant pas à éblouir mais plutôt quelque chose de la discrétion de la proie.

Se faire de cette discrétion et ne pas traquer le sens, l’intention, de ces rêves écrits, additionnés à ces métamorphoses qu’il te faut incarner. Tu devras être de ces fabuleuses archivies, traces de vie et archives du vivant dans ce qu’il a de plus fondamental, démultiplications archaïques sous toutes ses formes. Toi aussi, tu as été et tu seras une multitude d’animaux avant de vivre des épreuves qui te transformeront. Peut-être parce que l’écriture a quelque chose d’animal qui n’apparaît qu’au bout de ce cheminement où l’écriture s’assimile à notre salive, tapisse comme des bactéries notre ventre, faisant une étrange symbiose où l’on participe d’un même mouvement sans jamais s’appartenir.

rêve 8 : nautile

C’est la mer des Textes qui t’environne. Tes quatre-vingt-dix tentacules te projettent vers l’avenir auquel tu fais dos. Avoue que c’est plus doux que l’idée archangélique au visage déformé par les larmes du passé et le vent éternel d’un progrès à venir dont le temps n’a plus de sens ici. Le temps, le rêve et la mer se rencontrent et se racontent l’histoire de tes espoirs célestes, de tes amours abyssaux pour le vampyrotheutis infernalis. Une fiction où l’existence se transforme à haute pression, où la philosophie métabolise la fiction, où l’inhumain est la pensée, où l’animal nous fait monde. Ton être-au-monde est de ces grandes profondeurs, de ces origines confuses. Y résistes-tu ? Remontes-tu à la surface ? Nages-tu avec une insouciance dans les reflets lunaires de cette eau ? Tu vis dans la légère profondeur intermédiaire de cette mer des Textes où les reflets du soleil font briller les éclats calcaires dont tu te nourris. Tu avales des particules de texte. Tu métabolises les mots. Ta carapace de nacre se constelle de points noirs en un texte qui t’est étranger. La mer n’est pas un miroir pour toi. Aurais-tu la fluidité changeante de la peau de la seiche que tu ne saurais lire ce dehors auquel tu appartiens pourtant. Tu as besoin du Tiers, de l’Essai, de l’Ami.e, du Texte pour te découvrir.

rêve 8’’ : ventricules ventriloques

C’est une viscosité. La possibilité de penser, de flotter ; déjà la nécessité d’un autre support. L’apprêté de la perception. Tu te dirais méduse sans cette rugosité que tu perçois, dans un curieux amalgame entre toucher et audition, comme une conséquence (ou ce qui en tient lieu dans le déraisonnement, dissonance si riche en échos, du rêve) du ressac. Mouvement en tous sens. Relativité de l’avant et de l’arrière quand, dans le rêve ou l’essai, tes sensations tiennent à la pluralité de tes capteurs, de collants ventricules ventriloques. Le jeu de mots comme point cardinal : le vecteur, tu le sens, sur lequel tu flottes, serait comme le souvenir du papier, sa virtualité pour ainsi dire. L’espace forclos d’un essai onirique, numérique. Tu flottes sous l’hypertexte, le codex et son défilement infini d’un livre numérique. L’image de la mer, submergée par une nouvelle vague de rêve, n’est pourtant pas qu’une métaphore. Le ressac de la transparence, la page n’est pas blanche. Palimpsestueuse. Usure de la métaphore lunaire. Et pourtant, soudain tu écoutes une lunaire irisation, tu te sens agité par l’espoir de la marée, son indéfectible altération atmosphérique. Quand la lumière change, tu la vois enfin. C’est l’éclairage critique que nous voulons apporter.

rêve 9 : ainsi

C’est indécidable. C’était pourtant une prophétie. Mais une prophétie très loin enfoncée dans la mer du ciel ou de la terre — les frontières s’étant définitivement altérées en un vaste horizon noir et merveilleux, une vase merveilleuse et presque gazeuse. C’est de là qu’émergeait cette voix de prophétie, de cette confusion qui sur le moment t’apparaissait comme le plus pur des bonheurs, dans une modalité nouvelle proclamant dans un verbe sonore le tremblement plutôt que l’affirmation. Les formules définitives des Ainsi avaient rejoint le pays magique des Peut-être.

rêve 10 : le labyrinthe des étoiles absentes

C’est un ciel et l’appel aveugle de toutes les étoiles. Là tu tentes de reconnaître des divinités lourdes au front marqué par l’infini. Tu cherches à t’ouvrir à la rose de tous les vents intersidéraux — elle si abstraite : faite d’un langage soustrait à tous les parfums. Tu cherches idiotement des révélations en cette littérature et en ce rêve comme « en cette nuit et en ce monde » (a.p.) quand la langue de la poésie se doit d’être un contre-hermétisme et le contraire d’une révélation, concentrée absolument mais jamais close sur elle-même, ouverte toujours, faite de signes sans dessein, d’une main tendue, et retombant tranchée. Geste et amitié — esquisser des gestes et des pensées, se souvenir des étoiles continuant à briller après l’aurore. Dans ce rêve-crâne, tu entends un craquement. Une libération. Lignes de lignes formant un labyrinthe de failles sur lesquelles tu danses sous ce ciel vide, politique et physique, éthique et inconscient, dans l’imposture du langage toujours à réinventer.

rêve 11 : john lovecraft-carter

C’est le démon et la merveille. D’un même diamant où s’incluent des fragments d’autres substances, d’autres temps, d’autres mondes, d’un même cosmos. Elle t’a appris le Sans Nom. Elle qui n’est plus ni son, ni sens, ni image — mais couleur d’étoiles. Sans Nom pour ce monde. Sans nom pour la vie. Sans Nom n’ayant plus ni peur ni espoir. Et quelque chose d’autre, toujours, plus beau encore : l’appel, non pas une voix, mais le tourbillon, ciels de volcans subaquatiques, sensibilité du chaos du monde. C’est vrai, tu le sais, sans pouvoir l’articuler car tu t’es trompé d’espèce. Tu es comme tout et tous, de multiples dimensions. Ta vérité, tu n’en as plus, tu es dans l’inconnaissable de l’avenir. Dans ton livre aux pages cyanosées, il y a des mers encore comme « à l’intérieur de chaque rêve il y a d’autres rêves. D’autres planètes, des rêves d’étoiles et de planètes. Depuis l’aube des temps, des milliards de rêves ont vécu sur cette terre » (j.-p.c.) Ces rêves nous relient au monde, dis-tu. Tu n’as pas lu, jamais, non, tu as rêvé, toujours. On peut être le ciel. Les galaxies. Les animaux. Les vivants et les morts.

rêve 12 : limules

C’est une respiration profonde. Toujours la même mer des Textes placée dans une lune aquatique qui n’est ni vraiment de ce monde ni vraiment d’un autre. Tu te déplaces avec ce sang bleu et froid aux propriétés réparatrices, reconstituant l’hémoglobine de l’eau, la respiration des silences. C’est ainsi que tu écris partout, que tu voudrais écrire en suivant les lentes pulsations de ton sang. Tu as raison, comme je te comprends. Copules, clausules, notules, limules, ce sont des réalités flottantes dans ton esprit s’assimilant à cette mer. Ce qui se dérobe à nous, le point aveugle du sommeil du texte, c’est cela qu’il faut approcher sans jamais le ramener à la lumière de la veille. Remontés à la surface les trésors de pierres précieuses, les colliers de perles et les bijoux ne sont plus qu’une vase sombre où tout s’est amalgamé — une vase cependant plus féconde, plus belle, plus riche que tous les trésors manufacturés par le capitalisme de l’imaginaire. Alors la vase te glisse dans les mains avec bonheur, tu ne la possèdes pas tandis qu’elle te rend au monde, à ses odeurs entêtantes. Tu apprends les textures, les douceurs, les écœurements de la vasière. Sa vie microbienne, ses vers et ses gobies, et parfois tu lis encore sur le sable les traces qu’y ont laissées les limules.

rêve 12’’ : john lovecraft-carter II

C’est une pyramide. Une couverture pompière pour pulp. Image d’enfance, aventureuse. Explorateur de Contrées, de Jardins Statuaires, de manoirs aux bibliothèques interdites, infernales. Necronomicon quelque part dans ces rayons, derrière ces persiennes, cette lumière poussiéreuse. Un cauchemar qui ne t’appartient pas. Des rémanences d’images quand tu y entends le nom qui, un instant, essaie d’être le tien : John Lovecraft-Carter. Mortes-eaux du partage du rêve, la pleine lune, forcément, qui fait se mirer le plancher, qui révèle ce que tu es : une mite. Qui dévore les mythes te laisse entendre ton esprit diurne qui prend ses calembours pour des révélations. Tu es repu, tu en as dévoré des pages d’incunables, tu en as cumulé des rebuts d’encre où tu devinais les réticules de peur, les restes de panique, les désirs de revenir. Tu voudrais dormir, rêver dans ton rêve, mais, mite, tu crains maintenant les cauchemars de toutes ces lectures incorporées. Au fond, c’est peut-être ceci qui voudrait remonter de l’amalgame entre l’essai et le rêve : la peur panique de ce qui pourrait y advenir, autant d’images à notre commune crainte de l’anéantissement total, irrémédiable. Laisser ouvert, en le redoutant, tous les possibles du rêve, de la persistance des images au-delà de nous-mêmes. Tout ce qui sépare de cette mort sans image, ce silence sans sentence. Une pichenette, tu valdingues. Tu es aussi, par l’odeur — cuir, chesterfield, tabac froid, braises — celui qui te chasse. Féroce aventurier de retour, endormi, savourant d’autres rêves, compensant pour moitié ce qui ne t’est pas entièrement arrivé. Le rêve, son essai, sont ceci : superposition d’images où perdure l’aventure de l’ailleurs, d’une autre lecture.

rêve 13 : samaël

C’est l’aveuglement. Ce qui nous fait toujours tâtonner. Lire. Un destin aveugle, un destin d’aveugle plutôt que de juge. Samaël plutôt que Rhadamanthe. Avançant dans autre chose que la lumière, autre chose que l’obscurité. Tu vois avec d’autres organes. Avec toute la nuit, ses souffles, tu la sens de tous les mouvements, de tous tes tentacules de nautile.

Nuit autre que noire. Tu comprends ? Tu dois comprendre autre chose que l’image qui se présente à la lecture : défaire la vision, la révélation, le jour et la nuit. En faveur d’une nuit autre-que-noire dont la qualité est faite du mouvement même du retrait.

Et pourtant.

Dans l’image, et à la manière de la poésie : existentiellement.

Tu n’as pas à espérer autre chose que les étoiles.

Que la Lune parfois. Tu tâtonnes. Le monde ainsi a les formes de ton imaginaire.

Oui la nuit est profonde avec les mots. Tu ne t’adosses pas à un arbre pour rendre la justice, tu es la forêt, totale et végétale et animale. Les fouissements mauvais des martres, les ligatures des champignons, les ombres des feuilles mortes, les cocons des grands paons de nuit. Tout s’apprend — tu tâtes cette vie impossible à voir. Tu n’es pas seul, Samaël, chacune de ces empreintes te décompose et te recompose. Tu te guéris ainsi — sylvothérapie des mots — de la pathologie de la lecture que l’on adopte en une nouvelle mythologie de la lecture : maladie/mythologie de ne pas voir, de ne pas rendre des oracles. Libérer des petites mites au corps blanc dans l’espace : amitologie.

Tu tâtonnes, Samaël, tu caresses ce que tu ne peux pas voir, tu acceptes de ne pas faire de symboles.

rêve 13’’ : saison hors saison

C’est un temps hors saison. Lisant que « rêver de la fleur bleue n’est plus de saison » (w.b.) au temps de l’image. Au milieu des grands feux. Au milieu du métavers. Au milieu de ta lecture. Le rêve est ainsi. Ce milieu par lequel on surgit sans commencement ni fin. Vide intersidéral où les printemps, les hivers, les automnes et les printemps sont recouverts par les mêmes algues stellaires, par le voile des images et le tremblement des mots. Tu es au milieu de la Saison Unique Numérologique, soleil infernal et, crois-tu, éternel jusqu’à la fin. Temps d’une époque sans suspens, d’une époque calculée mot à mot. Temps mortel, nous le savons bien, nous le savons bien. Tu cherches pourtant ce temps dans le temps — ce temps sous le temps, ce sustemps du monde fracturé, cette saison d’entre les saisons d’où rayonne le cosmos du rêve et de l’obscurité spatiale illimitée. Le temps de la lecture où se restitue cette absence de saison, cette absence de monde faisant pourtant le monde et sa profusion, ses présences imaginales. C’est cette trajectoire onirocritique bienheureuse que tu cherches, cette trajectoire où les îles, où les étoiles sont les rêves et les mots et les amers de ce monde où tous les animaux sont des rêves précieux, où tous les mots sont des oiseaux sans nid voguant dans le Vide.

Saison mentale sentimentale comme le chante presque la chanson. Saison fractionnée par le sommeil de toute langue. Saison du sommeil qui seule rend possible un sens. Sommeil de Babel, d’une Babel ensommeillée pour toujours, Tour endormie, aux pièces pleines de mots et de moineaux assoupis, tandis que tout autour d’elle gravitent des soleils centaures aux odeurs de mouches, et qu’entre les pierres poussent des cymbalaires aux paroles confuses.

Dans ton rêve il y a là des gestes défaisant l’origine du monde, l’originalité de l’instance d’écrire, qui te font t’acheminer vers un autre temps de l’écriture, une autre latence entre écriture et lecture, lecture et écriture, procédant par différentiel, reprenant d’autres textes, d’autres morceaux de temps, de phrases se révélant non pas dans le mélange mais dans l’étrange, dans le rêve inoriginal et originaire à toujours poursuivre dans son principe plutôt qu’en ses images.

rêve 14 : plongeon

Ce sont les visages différents de l’obscurité. L’envahissant silence de ta respiration. L’approche encore de l’étrangeté de tes sensations par l’approximation de ce que tu en as déjà ressenti. Tu entends l’apaisement de ta respiration, un peu comme quand on plonge avec un tuba. Premières brasses, la buée sur le masque, l’imitation de ton rythme cardiaque comme seul bruit ne sont qu’une préparation. Il te faut descendre. Une expulsion d’air, les joues se gonflent, le tuba prend l’eau, tu quittes la lutte de flottaison. Dans ton rêve, tout est aussi exactement concret, aussi rempli d’angles morts que derrière un masque. Ainsi, soudain, le vertige des abysses. L’appel des profondeurs : lumineux trou noir. Tu sais être dans le rêve, tu ne détournes pas le regard. Tu te laisses aspirer. Nous sommes dans l’essai, car nous éprouvons la fragilité de cette image faillible, un peu trop grande. La lecture, ce serait la façon particulière dont chacun découvre des gouffres, navigue dans les profondeurs du texte. On propose ici une rêverie de ce que pourrait être ce mouvement. Peut-être, reprend ton rêve, une question de respiration. Une défaillance de la métaphore pour illustrer une altération de la perception. La libération par arythmie cardiaque, le glissement, descendant on le saura, dans la transe chamanique par l’imitation d’une respiration plus lente. Animale. Tu sombres, tu ne vois pas en quel animal tu t’altères. Réconfort.

rêve 14’’ : néo urashima tarō (ネオ浦島 太郎)

Ce qui se dérobe à nous, le point aveugle du sommeil du texte, c’est cela qu’il faut approcher sans jamais le ramener à la lumière de la veille. Remontés à la surface, les trésors de pierres précieuses, les colliers de perles et les bijoux du Palais du Dragon se sont transformés en une vase sombre — et tant mieux : c’est que la vase est plus féconde, plus belle, plus riche que tous les trésors manufacturés par le narcocapitalisme. La vase nous glisse dans les mains, on ne la possède pas tandis qu’elle nous rend au monde, à ses odeurs entêtantes. Nous apprenons les textures, les douceurs, les écœurements de la vasière. Sa vie microbienne, ses vers, et ses gobies.

rêve 15 : onirostratégie

Ce sont les rêves comme notre chose commune et privée. Notre paradoxa.

Face aux Princes innombrables du Capitalisme, réapprendre à se réarmer, comme la mer.

Lire fait partie de cette mer, de ces armes, de ces amers, de ces larmes.

*

Voir, nous, aveugles du rêve, peuple des livres, se confiant à l’obscurité changeante, à la dissimulation de caméléon que l’on trouve dans le rêve exprimé à un degré insensé, voir autre chose dans le rêve que la répétition de toutes les déterminations, que toutes les conditions, de tout le passé méditant la ruine de son avenir : quelque chose de nuit qu’on appellera l’inconditionnel, l’indéterminé, la puissance joyeuse du négatif.

Cela est faible, cela est négligeable — cela aussi est l’indestructible.

Lis.

*

Ni divinité ni maîtrise — il y a une sorte d’anarchisme inhérent au rêve. Forteresses tout effondrées : le rêve est toujours ruine, forêt et trace. S’y promener. Paysages sans image. Cela aussi : restituer les parenthèses du sommeil, la ponctuation de nos nuits, des passages à vide du texte.

*

Un conquérant a eu un rêve. Il y a renoncé. S’il ne renonçait pas, il serait mort. Dans son rêve.

Il y a quelque chose de l’errance dans la lecture, du vagabondage, du banditisme parfois, d’un bandit qui t’embrasse avant de partir, qui t’apprend à te défaire de l’inessentiel, pour quelque chose de brillant comme l’aventure, de sombre comme l’existence.

*

Dans ces eaux internationales noirement polluées par les dégazages narcocapitalistes, grevées d’archipels d’îles en plastique, les essais sont devenus des cœlacanthes trop énormes pour les mers et les pressions où ils demeurent.

Il leur faut partir, il leur faut plonger dans les profondeurs du sable, de la fosse des Mariannes jusqu’aux tréfonds de R’lyeh.

Nos essais — ce n’en sont pas — voudraient être des exocets sautant à la surface des vagues. Fragments d’air, de mer et de soleil sur la mer de l’aventure à venir.

*

L’imaginaire, la lenteur, la lecture. Si tu fais le compte, tu verras que cela n’est pas négligeable. Combien le rêve, combien le livre peut aider chacun à se défaire de cette matrice qui nous produit avec nos désirs manufacturés, nos intensités télécommandées, nos colères sans conséquences.

Alors le rêve, la lecture, l’imaginaire sont à voir comme des éléments d’une onirostratégie d’ensemble. Avec le reste des luttes.

rêve 16 : après, la grotte

C’est une respiration profonde, encore ; une ponctuation, toujours. Flottement sans Soi dans un noir abyssal. Des trouées soudaines. Le rêve et l’essai ne sont rien d’autre. Tu aperçois une grotte, ta descente a un sens. Précaire et faillible, à l’essai. On rêve d’un rêve qui invalide l’image, en réfute les fausses évidences pour mieux tenter d’en situer les sidérations. Tu vois une grotte, tu en rêves les symboliques autres. Reste une attraction animale, une manière de lumière négative. Un trou d’ombre si on ne peut faire l’économie des lieux communs du langage. L’effleurement des algues, la seule sensation d’être happé par un vide si concret, tu le sais seulement dans le rêve, qu’il ressemble — comme deux rêveurs entre eux sont extérieurement similaires et peut-être magiquement identiques dans leurs productions oniriques (doit-on vraiment te préciser, une fois de plus, que c’est ce qui est à l’essai ici ?) — à une chute dans le ciel. Une aspiration ascensionnelle, une quête des profondeurs par un mouvement en tous sens. Sans toi, sans nous qui tentons d’inventer quelques images, trompeuses évidences, à cette perception fragmentaire, éthique, partagée, idiote, amicale, critique, dont nous t’offrons ici métaphores et métamorphoses. Mouvement dans son onirique pluralité. Te voilà au ciel au fond de l’abysse.

rêve 17 : rebond

C’est une autre gravitation. Image avant tout, rythme et respiration et, au dérobé, une senteur par un mot dévié ; tu ne perçois qu’une apparente absence de gravité. Le rêve a ses trompe-l’œil ; l’essai ses anamorphoses. Si nous parvenions à te communiquer ces rêves en absence partagés, nous voudrions te communiquer cette panique a-gravitationnelle. Nous en rêvons comme une autre modalité de lecture. Nous t’en proposons une image comme issue d’un rêve. Celle qui devrait, dans une onirique simultanéité, s’amalgamer entre ce que nous écrivons et ce que tu rêves. Tu l’auras compris, il ne s’agit pas de colliger des récits de rêves, mais d’une tentative de partager des rêves en les faisant. Nous touchons alors à ce que serait l’essai : un laboratoire qui saisit la pensée dans l’instant où elle se fait, celui où elle devient autre chose. On dissémine (l’essai est générosité, refus politique de la thésaurisation) cette image dans l’espoir (l’autre nom politique de l’essai) qu’en toi, à profusion, elle fasse rebond. La logique onirique est souvent sémantique, tel l’essai, elle s’invente des mots-sésames, des déclencheurs. Nous rêvons — t’en souviens-tu ? — d’une critique lunaire, de hasardeuses et révélatrices associations d’idées. Image donc. Tu sens d’immenses cratères, des mers lunaires asséchées telles qu’on les voit de la Terre, tu en perçois l’infranchissable. Panique. Au rythme de ta reptation, une vie entière ne suffira pas à t’en sortir. Tu t’enroules et te déploies. Et l’altération gravitationnelle à toi se rappelle : sauts et gambades, bonds et rebonds, hauteur de vue et écrasement dans l’œil-microscope, d’un cratère l’autre dans une progression aléatoire. De quoi pourrait-ce être l’image, l’essai ?

rêve 18 : la matière noire

C’est une absence de fin. Une apesanteur imperceptible qui retient la chute des corps, des récits. Le rêve et l’essai n’ont pas de fin. Seulement des reprises, des images récurrentes, des polysémies à la poursuite d’un autre éclairage. On te propose des itérations oniriques, des revenances spéculaires pour (l’aurait-on déjà dit ?) cerner ce que l’on n’ose dire. Tu te sens en une lunaire apesanteur ; tu ne t’abstrais pourtant pas de la pesanteur. Reprises, redites, autres manières de franchir la ligne, dialogue discontinu, partage : l’espoir que tout ceci n’ait pas de fin. Serait-ce la peine de pointer le refoulé de ces rêves, le morbide inconscient qu’ils scotomisent. Ombres et lumières, nous rêvons des renversements. Passer de l’un à l’autre comme on passe d’un rêve à l’autre, comme on invente des continuités que tout aussi bien on pourrait nommer idiote critique amicale. Sans doute est-ce pour cela que nous te proposons un parcours, d’autres liens. Tu vis dans le rêve d’autres flèches, d’autres images qui font signe vers une réalité que, bien sûr, ici nous nous contentons d’esquisser. Des ébauches de rêves pour un essai qui se refuse à la mort de la conclusion, de la pensée fermée. Imagine, tu te vois dans une nécropole. Sableux souvenir de pyramide ou l’espoir de glisser sur des hiéroglyphes, d’en décrypter la portée en t’y absorbant, de sauter — par l’irrespirable pesanteur de ce souterrain — à un autre glyphe, une autre rune, un autre réservoir de rêves. Un soudain rayon de lune, tu te vois déchiffrer des aspérités qui ne font sens que pour toi. Tu te rendors, ailleurs.

rêve 19 : laboratoire à vif, une enquête

C’est une table de dissection. Une table de la marque MaldororTM en forme de texte. La table est brisée. Tant mieux, il te faut de nouvelles tables. Regarde ce désastre, ce laboratoire du monstrueux où l’on réduit le rêve à la chimère, la lecture à son intertextualité. Cet aventurisme surréaliste on l’a connu tant de fois, passion feuilleton du Doctor Jekyde dont on termine aujourd’hui (et on l’espère pour longtemps) les folies :

« Quand vous rentrâtes dans le laboratoire du Doctor Jekyde vous aviez en tête ce qui se cache sous le nom même de laboratoire textuel : un bureau mal rangé, des machines vrombissantes aux paroles insectoïdes, des feuilles volantes jonchant l’espace un peu partout et puis des schémas placardés au mur avec des punaises, des aimants, ou du scotch, selon.

« Tu regardais ta partenaire face à la porte en acier noir constellée d’éraflures du laboratoire. Une porte très neutre, une porte de fond de couloir. La porte 2501, ça, comment l’oublier ? Vous échangeâtes un regard puis elle enfonça la porte d’un coup et je la suivis, arme au poing, prêt à rugir un ordre quand tout s’étrangla dans ta gorge.

« Rien ne vous avait préparé.e.s à ce que vous alliez rencontrer. Ce fut l’instant le plus étrange de votre carrière. Dans le désordre de la pièce gisaient des structures hideuses, clairement étrangères à tous les règnes connus et pourtant vivant, enfin bougeant, dans une semi-vie proche d’une agonie perpétuelle si tant est qu’on puisse dire que ces choses — ni animales, ni végétales, ni simples constructions — soient “vivantes”. Vous ressentiez face à ce spectacle un malaise et un vertige immédiat, paralysant la pensée. Vous restiez les bras ballants.

« Vous aviez eu les rapports du psy incriminant ce “critique fou”, mais comment imaginer qu’il avait poussé si loin ses expérimentations au-delà de ses petits collages ? Ce qu’il avait exactement fait t’échappait et tu doutais de vouloir savoir jusqu’à quelles extrémités cette horreur avait été (sorte d’extrémitié, tel un extrême de l’amitié). Tu savais déjà que tu devrais désormais vivre avec ces images, celles de ces fines poutrelles blanches suspendues s’agitant en cliquetant une symphonie amoureuse et déréglée, araignée insensée vous fixant de ses yeux noirs et vides, vous regardant de si haut, d’un regard qui vous traversait avec un malheur démesuré. Sur ce visage, dans ce corps insensé, déglingué, c’était L’attente, l’ossuaire te dira plus tard quelqu’un de la police scientifique. À quoi cela te servira-t-il de le savoir ? Même alors. Tu étais incapable de bouger. Juste assez hébété.e pour passer d’une structure à une autre, à regarder par exemple la cage de ce qui devait être Le dernier singe aux allures illimitées de créature ayant dépassé la vie et éructant des noms fabuleux mais désarticulés. Tout dans ces créations montrait qu’elles avaient échoué. Qu’elles avaient été abandonnées à leur défaut, à l’éternelle boucle de leur ratage, à ces formules incomplètes, à ces formes tantôt désintégrées, tantôt atrocement déformées en autres choses qu’elles-mêmes.

« Encore aujourd’hui, tu te réveilles au milieu de cauchemars résonnant des chants dissonants qui se répercutaient dans la pièce, opéra terrible du manque de compassion et tu maudis l’auteur d’Au moment radieux, de La folie solo et de L’instant de ma nuit blanche, car il a créé en toi — en moi, en nous — des prolongements aux horreurs qu’il a convoquées.

« Mais si c’est ainsi, comme dirait l’autre, “je le prends sur moi et je le veux sans fin” (m.b.) »

rêve 20 : au-delà de saturne

C’est une poussière glacée. Nous avons dépassé l’orbite de Saturne. Les anneaux d’astéroïdes n’ayant jamais formé de lunes.

Passés irréalisés. Lunes qui n’existeront pas.

Qui nous manqueront pourtant.

Et pourtant.

Adieu les lunes, adieu mélancolie.

Adieu les textes inconnus.

Les fragments d’histoire et de lecture.

Nous, les plutoïdes de la ceinture d’astéroïde de la ceinture de Kuiper, nous formons d’autres rapports au Kosmos.

Gravitant autour du vide, nous ne cessons de tomber vers le texte et de graviter autour sans jamais y tomber.

Nous ne sommes pas de la nature des comètes.

Nous révolutionnons.

Nous répondons à l’appel de l’étoile.

Ouverts à la rose de tous les vents intersidéraux.

Nous révolutionnons.

Nous répondons à l’appel de l’étoile.

Inférer ces espaces flottants à la manière d’une cosmologie du sommeil, en traçant le contour des ombres, les fluctuations de la lumière, les effets de vortex des trous noirs. Apprendre et appréhender.

Lire par interférence. Par interpolation.

rêve 21 : l’esprit d’escalier

C’est une enivrante proximité à la sensation. Une panique perceptive qui t’y réduit, t’aide ou te contraint à considérer tes oniriques morphes. Nous t’en proposons des approximations, des reprises hypothétiques de ce qui, peut-être, se déchire dans cet oubli, en cette absence onirocritique où se dessine la part plurielle de ce que tu ne parviens pas entièrement à être. Ça pourrait être ceci : sans âge, le glissement d’un escalier verni ; l’idée que tu te fais de l’odeur de l’encaustique. Un détraquement, à l’évidence. Quelque part entre l’échelle de Jacob et l’escalier de service de l’ascenseur social. Une panne, l’ascension. Dans tout rêve, malgré tout, tu sais ou sens, c’est tout un, que la marche suivante illustre l’irritation de l’illumination. Il te faudrait grimper, dévaler. Tu te perçois seulement dans une progression microscopique. La reprise d’une reptation, mais avec des pattes — glissements et boitements. Au-dessus, en dessous : promesse en souffrance d’un autre mode de progression, de l’apprentissage d’un mouvement qui ne définirait ni ta forme ni tes appréhensions. Tu l’as compris, nous ne parlons plus seulement de ton rêve. Plutôt d’une latence : sidéral interstice, désidentitaire béance. Le délai que nous sommes, le rêve que nous sommes. L’idiotie, la lecture, l’amitié — la critique — sont échos heureux de ce trop tard. Au rêve de l’essai, nous te proposons des amorces, passages dérobés dans le ping time out du souterrain hypertexte. Idées, images sont déjà là : elles surviennent seulement en d’oniriques revenances, des souvenirs sans appartenance. Une autre absence, un autre espace, une autre immédiateté. Saut sidéral vers la marche suivante, à toi d’inventer les libres associations qui t’y mèneront, ta vie entre tes rêves et leurs lectures.

rêve 22 : abyme

C’est un ravissement, une abduction. Enlèvement, soulèvement : soustraction à l’évidence de la logique du sens. On voudrait disséminer tes images concrètes comme le rêve, à son instar inconditionnelles. L’image d’un intermède tacite. Rêve, essai sont silence — latence où la fiction de nos identités diurnes (sociales ; aliénées) sont ravies. Incarnation dans une formule qui ouvre à l’illimité de l’image : un enlèvement vers d’héraldiques abymes. Contagion d’images qui se croisent, stellaires parallaxes de rêves qui entre eux résonnent, se lisent et ainsi se délient. Contre-hermétisme d’une parole critique d’une lecture à contre-nuit. Phagocytage à tous les étages. L’incertaine traduction du rêve comme épreuve de l’enlèvement de la lecture. Trop tard, toujours. Ici on se lie, on se pirate, on s’amalgame. Failles et fragments ; interprétations et extrapolations. Travail sur la tessiture du rêve, les oniriques revenances que le texte invente. Mouvement spiralaire : l.r. lit m.v. ; m.v. lit l.r. à l’infini comme épreuve de l’altération. Le texte est rendu, publié, infiniment relu, on y comprend alors ce qu’on n’y avait pas lu. On recommence autrement, toujours. Le rêve. Abduction : lire comme si tu étais enlevé par des extraterrestres. Absence inexplicable à laquelle tu ne saurais tout à fait croire. Nouveau-Mexique, un champ de blé — histoire déjà racontée. Le ravissement d’un autre toi-même. Lecture. Fondu au blanc. Les images d’un laboratoire à vif sont ailleurs. Tu reviens avec la sensation de survivre à une expérience invécue, oniriquement extérieure. Tu reviens à ton point de départ : tu témoignes de ce que tu ne sais pas. Prophétique ignorance. Abduction : recommence à t’enlever toi-même. Le rêve.

rêve 23 : lumière

C’est un pastiche. Façon détournée de trouver une forme à cette déformation des jours que serait le rêve, au décalque des lectures que serait la décantation critique. Une sempiternelle imitation : on voudrait te faire toucher du doigt cet estrangement onirique comme souveraine non-appartenance. Flottante et fugitive sensation d’un temps autre. Tu en entends l’écho dans la rémanence d’une phrase dont les sonorités orienteraient ce rêve. Lecteur, éveillé, tu y reconnais un pastiche de m.l. : « un pied dans l’Éternel, préserver la lumière. » Résonance dans les replis de ton cerveau reptilien. Reptation : le souvenir de la flamme || la promesse du feu qui fera foyer. Rétrospection et projection : tu es, ô rêve, métamorphose de la part prophétique, passéiste, de cette parole idiotement, amicalement, critique. Le maintenant (mise en lumière de la main tendue qui le constitue) est futur déjà passé. Tu rêves les pastiches de ton passé, les mimétismes de ton futur. Lueur alors comme seul le rêve sait en produire : impromptue illumination qui survient simultanément à la conscience que cette lueur a toujours été présente. Tu auras compris que nous parlons aussi de lecture : une traversée de l’apparente immobilité du présent. On la touche non tant par une insuffisance du ressenti, l’espoir de sa compensation, de son rattrapage, mais bien comme tangence à un manque fondamental. Celui dont s’élance notre parole, sur/dans lequel elle ne peut que revenir, sa seule lumière serait cette question, traduction sans doute de ce pied dans l’Éternel : qui témoignera pour le témoin ? Tu retrouves ton enroulement, ta coquille — secrètes et fautives correspondances. Tu te réveilles sur le souvenir de cette phrase d’e.l. : « apercevoir les hommes en dehors de la situation où ils sont campés, laisser luire le visage humain dans sa nudité. » Aucun lien sans doute hormis celui puissant, intuitif aperçu à l’instant du réveil. C’est cette lumière que nous voudrions apporter à nos lectures.

rêve 23’’ : obscurités

C’est un rêve aussi, et toujours. Un ibis lunaire qu’on distingue à peine contre la nuit noire. Un ibis qu’on aperçoit par intermittence, noir contre noir, dans la découpe intermittente des étoiles dans « cette obscure clarté qui tombe des étoiles » (g.a.) qui te guide dans ta nuit, dans cette nuit propre et impropre où bientôt tu feras une constellation de l’ibis aperçu. Change de temps, de lumière, de point de vue. Comme si ce qu’il fallait inventer avec la critique était ce rêve même, cette nuit même, ce principe où les oppositions n’ont plus ce tranchant violent d’un plein jour idéel mais plutôt cet espace-temps paradoxal qui est le réel où lecture et écriture, obscurité et clarté, désir et plaisir, enchantement et mélancolie, théorie et fiction, passé et avenir s’appartiennent et se mêlent.

Toute nuit critique est cela. Ces lumières et ces obscurités : ces pluriels infiniment recommencés. Ces passages et ces silhouettes d’ombre. Un souvenir passe devant l’étoile qui soudain faiblit et tu devines dans cette soudaine baisse d’intensité une planète, tu devines ses matins et ses palmiers, ses soirs et ses halliers. Parler, ciller, communiquer. Apprendre à voir dans la nuit même, à ressentir les variations de l’obscurité, les fantômes de l’espace noir entre les constellations, voilà la contre-nuit dans laquelle raconter comme autrefois près de la lumière sacrée du feu des histoires pour craindre et espérer, pour donner des formes à l’informe. C’est à ces variations presque musicales et définitivement nocturnes que tu dois te donner en redéfinissant la nuit, la lumière et le récit pour exprimer ta vision, ta manière de lire dans les millions de couleurs de ton obscurité.

Rien d’occulte dans cet apprentissage de l’obscur, rien de mystagogique. Rien de romantique non plus. Rien de contourné ni de compliqué à la lecture. Mais la restitution de l’expérience dans son entièreté, lumière et obscurité, clarté et mystère, opacité et respect de l’altérité — de l’autre dans son « visage de nuit » (p.c.2).

Des lumières et des nuits jettent des sorts et des étoiles.

Tu lis, toi aussi.



Ici se lit la poursuite d’un entretien ouvert sur la critique littéraire, sur ses puissances et ses impuissances, et dont la question du rêve — après celle de l’amitié dans Stase-Seconde et celle de l’idiotie dans À te souvenir de l’insomnie des mondes — est l’onirique mutation dont il nous paraissait important de témoigner comme critique en approfondissant notre perplexité.

L’image du Nautilus macromphalus se révèle par son copyleft. Et l’image dérive depuis, à l’identique de son partage, puisque l’image du monde est une dérive du monde lui-même.